Quand le stylisme supplante la pièce

29 MARS 2017

Nous sommes en 2017, et le vernis couture craque. La mode de rue ne vient pas de se faire un nom, l’histoire s’en est chargée : des sous-cultures punk et hippie aux plus brèves mouvances, le quotidien de l’homme lambda a longtemps été l’inspiration des grands créateurs, et cela n’est pas prêt de changer.

Or, récemment, impossible de ne pas remarquer la petite révolution qui hisse – de nouveau – le petit créateur indépendant au rang de génie, ou le DA amoureux de la street au poste de grand couturier, chargé de rajeunir l’image de désuètes maisons de couture.

Quand la ligne de conduite des marques de luxe est dictée par le styliste, davantage que par le designer – en usant de la distinction technique moderne qui différencie le styliste, organisateur de l’ensemble de la tenue, du designer, qui a trait à la création même du vêtement – qu’advient-il du petit monde de la mode?

Futal se propose de décrypter les quelques traits d’un virement de situation engagé il y a moins de trois ans.

La mode semblait être à court d’idées, recyclant sans cesse de belles pièces et des tendances inspirées de l’art, et a donné à quelques périodes l’impression d’être au point mort, à court d’idées.

« not what but how next »

Des mots qui sonnent comme un adage dans la bouche de Karl Lagerfeld ; Parce qu’ils illustrent un état d’esprit favorable au changement réfléchi plutôt qu’au « vomi » créatif qui a pu avoir cours dans les eighties – cherchant l’attention pour surprendre et plaire plus que pour l’art et la démonstration d’un savoir-faire -, il convient de les considérer comme les termes qui ont séduit quelques-uns des créateurs de talent d’aujourd’hui : Y/Project en est un exemple probant. En proposant une image nouvelle, issue de la trempe Instagram, qui fait fleurir les motifs et les sous-tendances du fake, du sportwear et des attributs les plus joyeux de la culture pop, elle intègre à la fois une esthétique néocolorblock et une silhouette partagée entre le grunge et le glam. La jeune marque imprime à notre esprit l’image propre et nette de la couture haut-de-gamme tout en ajoutant des éléments superflus aux tenues qu’elle propose.

Y/Project SS17

D’un point de vue plus concret, les caractéristiques de la mode actuelle sont, indépendamment d’une quelconque importance ou prévalence dans l’ordre dans lequel nous les citons : les manches et les lacets interminables, le laçage élaboré mais faussement délaissé, comme si l’on avait oublié de s’y intéresser, les poches se multiplient, inutiles, les pantalons sont ultra larges, ultra taille haute… Mais laissent place au legging. Le multicouche règne en maitre et les éléments inappropriés se multiplient : les tenues de ski sont trouées, leurs manches sont courtes, les ceintures sont nouées au cou et les cuissardes sont en élasthanne quand les boutons sont mal placés, voir décalés : la vogue actuelle va pour le micmac le plus incohérent, et cela semble plaire. Un clin d’oeil ironique à la chemise convertie en robe par une Florence Foresti visionnaire dans Hollywoo. Le stylisme s’accorde des libertés que la pièce seule, issue de l’imaginaire d’un seul créateur, ne peut se permettre : ce ne sont plus seulement la coupe, le volume et les traits de la qualité que l’on scrute, c’est la chimie du style qui est prise en compte, en ce qu’elle est la refonte de différentes esthétiques surannées, remises sur le devant de la scène par le goût d’un styliste hissé au rang de précurseur de tendances.

Tous cesattributs de la modasse sont contributifs d’une silhouette qui se moque de l’utilité de l’habit. On passe de l’homme préhistorique qui conçoit le vêtement sous un angle utilitariste à la femme qui, à la veille du second millénaire, n’y voit que la distinction social et la séduction. Nous sommes maintenant dans l’ère d’une mode de l’autodérision.

La création actuelle est la synthèse parfaitement équilibrée de l’ensemble des mouvements qui l’ont précédée : les clous du métalleux coexistent avec le colorblock, les talons hauts prennent des formes incongrues parfois tirées des revues du Bon Marché, à l’époque où l’illustration n’avait pas la photographie pour rivale, et les bouts carrés des chaussures sont en désaccord avec les pantalons à pli en matières techniques, mais cela resteétrangement agréable à la vue. Le tout est accordé de manière à provoquer sans excès, la limite à ne pas franchir étant particulièrement floue : le seul écueil est l’inesthétisme. Or la bonne esthétique détermine la condition de la personne en regard de son style, lequel est par définition composé de sa culture personnelle. Par ce biais, la personnalité transparait par le vêtement d’abord en tant que pièce, puis par le style qui combine ces pièces et qui affine la personnalité au-delà de la simple notion de« classe sociale ».

Mais pourquoi tout cela nous semble-t-il nouveau?

Deux raisons concourent à cette impression :

Pas de mode sans magazine, et pas de magazine sans publicités et éditoriaux – du moins depuis l’avènement de la photographie au rang de grand promoteur des marques de couture. Sans s’intéresser à l’histoire de la presse de mode, initiée par un certain Charles F. Worth, ou aux débuts timides du stylisme moderne – un « bureau du style » est créé par le Printemps au début du siècle qui a vocation à présenter les pièces en vente en arrangeant leur disposition et en mixant les griffes -, on s’attachera à un élément qui est l’organisation du shooting de mode. Les quelques rôles habituels au sein du montage d’un éditorial nous sont connus – le MUA, le photographe, le directeur de casting… – mais il en est un qui prévaut : le styliste. Il a pour tâche de faire coïncider les différents éléments d’une garde-robe de manière à ce que la tenue façonnée soit expressive, et qu’il en émane une « aura ». Plus qu’un mannequin chic, classe et miroir d’une marque, on crée des personnages, emplis d’une humanité, d’un vécu… La carriériste, le banlieusard, la femme au foyer ou encore le retraité, ces stéréotypes sont à la fois l’arme et la cible à abattre d’un même manège. On les utilise et les met en scène pour mieux s’en jouer.

La deuxième est presque sociologique : la jeunesse actuelle, friande de tendances qu’elle « consulte » à travers les réseaux sociaux, n’a pas l’expérience de la fin du siècle. Lorsque Rei Kawabuko et Yohji Yamamoto arrivent à Paris en 1981, ils font assimiler à l’Occident les préceptes d’une mode philosophique, à l’image de leur prédécésseur Issey Miyake. Si les japonais ont influencé la mode de manière à lui insuffler une consistance jusque là jamais vue, ils ne sont pas les seuls, mais restent un bon exemple de ce qui a été, et de ce qui ne paraît plus être – notamment le déconstructionnisme.

Un point également à ne pas négliger : la performance se surajoute au vêtement, mais ce n’est pas nouveau : la mode est concernée, et pour cette raison elle sort parfois du cadre rigide de la haute-couture, les installations et les performances prennent parfois la place des simples catwalks, jugés trop ordinaires. Il ne faut cependant pas oublier que l’on est dans un remake : Martin Margiela en a usé, tout comme les japonais et l’avant-garde en général.

Alors la mode comme exutoire d’une société en surcharge d’information? Par-delà le style se cache une vérité sociologique : la révolution actuelle n’est pas sans cause.

Crédits : FUTAL Magazine, www.futalmagazine.com